Un séjour à Chengdu

 

 

 

 

 

 

Un peu inquiet depuis le colloque, sur l’accueil qu’on peut faire à ma parole, je n’en honore pas moins le projet de passer 15 jours à Chengdu. Me revoilà donc dans l’avion pour la Chine…et, sur Air China, on est déjà en Chine. Mais cette fois pas de rêves de half-track, et pas de moitié de corps handicapée. Je me sens relativement en confiance.

Je suis très amicalement accueilli à l’aéroport par Huo Datong, accompagné de deux de ses élèves. Ce seront mes secrétaires durant le séjour, m’explique-t-il. Zou Jing, qui parle un peu le français, s’occupera de mes rendez-vous, car on prévoit que je devrais recevoir des gens individuellement, tous les soirs de la semaine. Xiao Xiaoxi, qui parle couramment notre langue, m’accompagnera dans toutes mes démarches, me fera visiter la ville, et sera ma traductrice pour les entretiens individuels. C’est Huo Datong lui-même qui assurera la traduction lors de mes interventions à l’université.


 

 

 

Parce que je suis officiellement invité, via Huo Datong, par l’université de Chengdu, qui possède maintenant, grâce à notre ami chinois, un département de psychanalyse. Il n’y en a que deux en France, où la psychanalyse est implantée depuis un siècle, et en voilà déjà un en Chine où elle ne se développe que depuis une dizaine d’années.

J’entame donc mes journées chinoises,  avec cours le matin, discussion l’après-midi dans la maison de thé de l’université, et entretiens individuels le soir. On m’a laissé deux après midi par semaine de libre. Je procède comme lors de mon séminaire mensuel de Paris : je pars toujours de la clinique, et, comme je m’en suis forgé la conviction depuis quelques années, puisqu’il n’y a de clinique que de l’analyste, je parle de mes rêves, de mes actes manqués, de mes symptômes. Ensuite je théorise à l’aide de la topologie. J’insiste sur ces deux aspects qui, à ce qu’il me semble, ont beaucoup touché les chinois, beaucoup moins pétris de préjugés en ce domaine que ce que j’ai pu rencontrer à Paris.

L’aspect clinique d’abord. Ils n’avaient jamais entendu un analyste parler des rêves qu’il fait à propos de ses analysants ; je les ai rassurés là-dessus : je crois bien être le seul à faire ça, après Freud. Car de ce dernier, on oublie souvent qu’il a inventé la psychanalyse à travers sa propre analyse et notamment celle de ses rêves qu’il nous propose abondamment dans la Traumdeutung.

L’aspect topologique ensuite. Ils n’avaient jamais entendu parler de ça non plus, même s’ils connaissaient évidemment l’introduction de cette discipline par Lacan dans la psychanalyse. J’ai pu aussi les rassurer là-dessus : en France la situation est à peu près la même. Les psychanalystes ne considèrent pas l’apport topologique de Lacan comme majeur, et la plupart ne s’y intéressent pas. Quand je dis la plupart, je crois qu’on peut compter sur les doigts d’une main les successeurs de Lacan qui ont poursuivi dans cette voie, à mon sens fondamentale. Mais c’est que je crois bien être le seul – sous réserve, car je ne connais pas tout le monde – à tenter de nouer la clinique et la topologie.


 

 

J’explique donc, et je démontre en pratiquant devant mon auditoire, en quoi il est nécessaire de tenir compte de ce que Lacan  a apporté sous le vocable de sujet de l’énonciation. Je prends pour exemple le séminaire d’Emei Chan, en me demandant comment il se fait que des psychanalystes restent accrochés à leur texte comme des moules à leur rocher, alors que la psychanalyse  puise sa ressource dans la parole d’un sujet et non dans des énoncés universels pouvant, comme en science, se transmettre indépendamment du sujet de l’énonciation qui en assure la transmission. J’énonce à partir de mes rêves, puis je théorise, le tout sans aucune note, m’autorisant ainsi à me tromper et à être interrompu, non seulement par toute question de l’assistance, mais aussi par tout surgissement de mon propre inconscient qui m’amènerait à une formulation inédite. Et bien souvent en effet j’étais amené à leur dire, pris donc mon propre étonnement : écoutez, ce que je viens de vous dire là, je ne l’avais pas pensé, je n’avais pas du tout prévu de vous le dire. Et c’était aussi vrai pour l’interprétation de certains de mes rêves que je croyais parfaitement achevée (on devrait bannir l’adjectif « parfait » du vocabulaire de la psychanalyse), que sur les formulations topologiques, les unes éclairant les autres dans un nouage qui ne cessait de faire apparaître du nouveau. C’est la caractéristique que Freud  requérait de l’interprétation « juste » : qu’elle amène du nouveau matériel, en dépit de son aspect vrai ou faux.

Enfin j’évoque cette nécessité de la topologie, non seulement fondamentale pour la psychanalyse, mais encore vecteur indispensable de la transmission. Si la psychanalyse se démarque de la science et si elle se contente de proposer une logique, elle peut alors se présenter en acte via l’énonciation, ainsi que je l’ai fait, et cette énonciation peut se doubler d’une écriture en train de se faire au tableau, une écriture rendant compte de cette logique de manière universelle, à travers le cas le plus particulier qui soit, le cas de celui qui l’énonce. Si la logique se transmet au travers de ces écritures mises en mouvement par la parole la plus clinique, cette logique peut alors être accueillie comme telle et reprise indépendamment de la langue. La structure du langage peut se transmettre, j’en fais le pari, en deçà des idiomes, comme elle se transmet au-delà du cas qui s’expose en vertu du principe freudien qui veut que seul le rêveur puisse interpréter ses propres rêves.

Et puisque j’en reviens à Freud et à la logique de sa méthode, ce n’est sûrement pas pour rien qu’il a comparé les formations de l’inconscient aux caractères chinois, de même que qu’il doit bien y avoir quelque chose à glaner dans le fait que Lacan ait dit : « c’est peut-être que je ne suis lacanien que parce que j’ai fait du chinois, autrefois ». J’insiste pour nouer la logique de la méthode avec la logique de la structure, car à mon sens la méthode fait partie de la structure, puisqu’il s’agit du sujet de l’énonciation, le sujet de la science tel que Descartes l’a banni de ce champ, tel que Freud a essayé de l’y réintroduire, tel que Lacan l’a promu comme étant le sujet de l’inconscient lui-même.

Passons tout de suite à un exemple clinique, une clinique de la transmission.

Un matin, j’explique la structure de la bande de Mœbius en usant du peu de caractère chinois que je connais. En chinois, dessus (ou : monter) s’écrit  et se prononce « shang », tandis que dessous (ou : descendre) s’écrit et s’énonce « xia ». J’écris donc ceci au tableau, en partant du bas de la figure et en tournant dans le sens anti-horaire :

 

J’explique alors que, sur cette bande dite « hétérogène » (à gauche parce qu’elle présente une torsion de sens contraire aux deux autres) s’il y a deux zones sans problèmes, la zone verte, entièrement dessus, , et la zone rouge, entièrement dessous, , la zone jaune justement fait problème : par rapport à la verte (toujours en tournant dans le sens anti-horaire, c'est-à-dire toujours dans un mouvement) elle est  tandis que par rapport à la rouge elle est  ; elle est donc à la fois et et . Le bord de la bande ici écrit en bleu, quant à lui, il n’est ni ni . Nous avons donc une nouvelle écriture du théorème de Gödel, qui dit que tout système formel aboutit forcément soit à une contradiction (et dessus, et dessous) soit à un indécidable (ni dessus, ni dessous). Nous pouvons lire aussi une formule de l’inconscient, dont Freud nous dit qu’il ne connaît ni le temps ni la contradiction. Un rêve, un acte manqué, un lapsus, un symptôme, toutes ces formations de l’inconscient sont des compromis qui écrivent des désirs contradictoires. La bande homogène, toute jaune parce qu’elle a toutes ses torsion dans le même sens, est l’écriture d’une formation de l’inconscient inanalysée…ou de l’inconscient à ciel ouvert de la psychose.

Ce pourquoi, dis-je, on va trouver l’analyste en lui disant : je suis coincé, je suis désorienté, je ne sais pas ce que je veux… je ne sais pas choisir entre mon mari et mon amant, entre ce que je veux et ce que me conseille mon père entre telle ou telle carrière, etc… je l’illustre de mon symptôme. Si, au colloque, j’ai eu une migraine ophtalmique, c’est qu’il me semblait que, sur cette question du sujet de l’énonciation, la parole m’avait été retirée alors qu’on me confiait le rôle de la distribuer. Je ne pouvais donc pas dire, et ce qu’on ne peut pas dire, on l’écrit, par exemple avec un symptôme. La contradiction était là, massive : je devais donner la parole alors que j’avais envie de la prendre. 

Alors dans l’assistance, Yan Helai, collègue spécialiste des caractères chinois anciens, a demandé la parole. Il est venu au tableau inscrire dans ma « zone jaune » désorientée le caractère : «  » qui se prononce « ka » et qui signifie, m’a dit Huo datong dans sa traduction, « coincé ».

 

 

J’étais stupéfait devant la beauté d’épure de cette démonstration de l‘intuition freudienne quant au caractère chinois, reprise par Huo Datong dans son article « L’inconscient est structuré comme un caractère chinois ». En effet, l’inconscient, nous dit Freud, est le lieu des représentations de choses seules. Le caractère chinois s’avère ici représentation de chose, au sens où, combinant les contraires à la manière d’un rébus, il indique en quoi cette combinaison provoque la fixation dans laquelle Freud voyait la source du symptôme. Il s’agit de la chose écrite, évidemment, et non de l’objet comme tel ; il s’agit de la lettre prise comme chose.

J’étais stupéfait, mais je ne me suis pas contenté de la beauté de l’épure. J’ai questionné. Est-ce que c’est en effet le mot que, en Chine, on peut venir dire à un psychanalyste ? Est-ce bien ce mot là dont on se sert dans les discussions de la vie quotidienne, pour exprimer les impasses de la vie amoureuse, par exemple ? Il s’en est suivi une très longue et vive discussion en chinois, qui ne m’a pas été traduite et cela n’avait, au fond, aucune importance. Le but avait été atteint : ça faisait parler. Ça amenait du nouveau matériel. De ce que m’a résumé Huo Datong par la suite je n’ai retenu que ceci : en balance avec « ka », il a été proposé , prononcé « du », et qui serait en fait plus employé pour dire coincé au sens où on pourrait aller dire ça à son psychanalyste.

Mais alors le côté rébus du caractère chinois se retrouve à nouveau. Ce caractère serait issu des travaux hydrauliques dont les chinois ont montré d’extraordinaires exemples dès la plus haute antiquité, et spécialement dans cet état du Sichuan dont Chengdu est la capitale. Huo Datong m’a fait visiter la « bao pin kou », la bouche du vase précieux, qui est le débouché, au pied des montagnes d’un ensemble de travaux hydrauliques vieux de plus de  deux mille ans, qui ont assuré la prospérité agricole du Sichuan depuis lors. Il se trouve que Huo Datong a pas mal de compétences historiques et agricoles. Il m’a expliqué le fonctionnement de cette habile domestication du fleuve. Une île en forme de poisson a constitué la base des travaux. Sa forme particulière accentuée par les terrassements et les « dragons de bambous » sépare les eaux en deux.


 

 Côté sud (ci-dessus, à droite), le lit du fleuve est plus bas : lorsque les eaux sont basses elles s’écoulent de ce côté-ci, apportant l’irrigation nécessaire à la plaine par le biais de multiples canaux en aval. Lorsque les eaux sont hautes, les surfaces des deux moitiés du fleuve ne font plus qu’une au même niveau. Le trop plein s’écoule donc côté nord, préservant la plaine des inondations. C’est là où mon ami chinois me montre qu’il a parfaitement intégré la topologie de la bande de Mœbius. Il y a deux niveaux mais, selon l’importance du flux, c’est le même (jaune) ou ce n’est pas le même (rouge et vert). Les deux surfaces se coupent ou se rejoignent selon les modalités d’une torsion moebienne.

Dans le caractère (du), l’élément , « tu », la terre, s’y retrouve deux fois, au-dessus du , « ri » le jour : il s’agit de boucher le trou de la digue, le « jour » avec de la terre. Il s’agit de coincer le flot. Or c’est bien ce que fait le symptôme, de barrer le flux libidinal en le laissant fixé, Freud aurait dit à telle étape de la petite enfance. Nous y retrouvons une topologie élémentaire dans laquelle ce qui ne fait pas trou (ce dont on ne peut pas parler) fait surface (écriture du symptôme). Sur mon écriture de la bande de Mœbius, le bord qui serait censé n’avoir qu’une dimension, comme le signifiant, et qui devrait  revenir sur lui-même pour boucler son trou, ce bord prend une deuxième dimension et, tout en gardant sa caractéristique de bord, désorienté, (ni dessus, ni dessous), devient une surface qui reste désorientée (et dessus, et dessous). 

Je situe la parole dans la 3ème dimension, car elle ne cesse pas de ne pas s’écrire, donc de ne pas s’intégrer aux deux dimensions de l’écriture. C’est donc bien de l’absence de mise en œuvre de la 3ème dimension que celle-ci se manifeste sous la forme d’une surface désorientée. La dimension supplémentaire qu’elle prend n’est pas autre chose que le signifiant d’un désir non avoué qui vient s’articuler, dans l’absence d’articulation phonétique, au signifiant d’un désir autre, avouable mais contradictoire. Ce qui m’amène à cette explication d’un simple croisement de deux signifiants, dont l’un passe dessus et l’autre dessous :

 

 

A partir d’une surface désorientée jaune, le croisement des deux signifiants contradictoires, c'est-à-dire des deux axes, entraîne une torsion de la surface qui révèle ses deux faces, la rouge et la verte, soit : la signification et le signifié. Mais une torsion, je l’ai démontré de multiples façons, c’est trois torsions, ce pourquoi il nous faut répéter trois fois ce schéma élémentaire pour aboutir, soit à la bande de Mœbius, soit au nœud borroméen. La troisième dimension s’y lit au niveau de l’articulation : là où se croisent les deux axes, puisque l’un passe dessus, et l’autre dessous.

Ma connaissance des caractères chinois m’a permis de proposer une autre écriture qui a fait naître des sourires ravis sur les visages de mes interlocuteurs chinois. Puisqu’en topologie il s’agit d’orientation, et que les chinois utilisent plus volontiers que nous les points cardinaux, j’ai nommé « est », « dong », , la zone verte, et ouest, « xi », 西, la partie rouge, ce qui m’a amené à nommer « dongxi » 东西la zone jaune. Or il se trouve que 东西« dongxi » est un des mots chinois les plus courant puisqu’il recouvre notre « chose ». Justement, on emploie « chose » pour parler de quelque chose d’imprécis, pour laquelle nous n’avons pas encore trouvé de nom. Et ceci nous renvoie à la Chose freudienne, l’objet qui se cache derrière tous les objets, l’objet absent par excellence, l’objet a de Lacan. Toutes les choses du monde n’en sont que des substituts insatisfaisants. C’est pourquoi, comme un bâton dans la gueule du crocodile, la « Chose freudienne », l’objet a, garde béante l’ouverture, l’articulation entre une chose et une autre, permettant la souplesse du passage le non-fixation sur un objet quelconque, fusse un symptôme. Ce dernier est bien une chose en effet, dans la mesure où elle nous occupe. On voudrait acquérir les objets du monde, mais en revanche se débarrasser de cette chose là qu’on nomme symptôme parce qu’on n’a pas plus de mot pour la nommer que nous n’en avons pour nommer l’objet qui nous ferait parvenir à la satisfaction

 

Alors la bande homogène est bien le lieu de l’inconscient où règnent, comme le disait Freud, les représentations de choses seules. La bande hétérogène en représente l’orientation qui s’en prend de l’analyse telle que la veille et le récit fait à l’analyste la décompose, en la renouant aux représentations de mots, c'est-à-dire aux signifiants lacaniens.

Ça les a fait sourire, au sens d’une surprise, il me semble. Ils n’avaient pas pensé que ces mots si familiers pour eux pouvaient ainsi rejoindre les concepts de la psychanalyse, et notamment le fameux objet a de Lacan. J’ai demandé à Huo Datong, bien sûr, et il m’a dit qu’auparavant ils utilisaient un autre mot chinois pour parler de cet objet, mais je n’ai malheureusement pas noté lequel.

Ayant compris cela, un autre étudiant, venu de Canton pour s’installer à Chengdu afin de suivre une analyse, est venu mettre au tableau la formule taoïste du yin et du yang, me demandant si ce n’est pas la même chose que la bande de Mœbius.



Ravi de l’aubaine, j’explique que , oui en effet, la lettre taoïste tente d’exprimer la même chose que la lettre moebienne, mais qu’elle ne la fait pas bien. La bande de Mœbius le fait d’une manière beaucoup plus précise. J’explique comment. La lettre yin yang exprime par un point blanc dans le noir et un point noir dans le blanc, qu’il y a du « pas-tout » : le noir n’est pas tout noir, le blanc n’est pas tout blanc. La forme incurvée de la séparation des couleurs semble indiquer que le passage d’une couleur à l’autre se fait d’une manière continue et non brutale. En bref, il y a du discordantiel. Il n’empêche que, localement, le passage d’une couleur à l’autre reste brutal, forclusif : il faut franchir une frontière. Il n’y a pas de zone proprement discordentielle, une zone qui représenterait le passage comme tel. Il est seulement évoqué. En revanche, l’écriture de la bande de Mœbius que je propose, avec ses trois torsions, exprime ce discordantiel d’une manière non allusive mais radicale, précise et très simple, en conférant à une zone de surface (à deux dimensions) le soin de représenter le bord (qui comme tel est représenté aussi avec sa dimension unique).

Néanmoins ce rappel de la sagesse taoïste qui consiste à privilégier le passage contre la fixation, le mouvement contre l’immobilité, la cohabitation des contraires et des points de vue, est de fort bon aloi. Le fonds de la « pensée chinoise » semble bien dans la même logique que la pensée analytique… à condition de la lire comme je la lis. Il reste évident que ça se discute et que, si, par ces aspects discordantiels, elle est dans le droit fil de la logique analytique, par ses aspects volontaristes de toute puissance, par exemple la recherche de l’immortalité qui semble en découler, elle s’en écarte. Tout ceci est une discussion à reprendre calmement plus tard.

Comme pièce à verser au dossier cette annexe issue d’une de ces formules provocatrices dont Lacan avait le secret : « le japonais est inanalysable ». Bien sûr il s’agissait du japonais, et non du chinois, mais on peut établir des parallèles comme on va le voir à l’instant. Un article du psychanalyste japonais Shin'ya Ogasawara fait le point sur la question dans "La Lettre mensuelle" n° 145, en janvier 1996. Il confirme ce que je pensais. En effet Lacan, en parlant de l’inanalysabilité du japonais ne propose qu’un montage théorique. De toutes façon il avait dit aussi que le catholique était inanalysable. Comme il était d’origine catholique, ça ne manquait pas de sel.

J’aurais pu dire la même chose du chinois : comme « l’inconscient est structuré comme un caractère chinois[1] », les chinois ayant accès au caractère de manière consciente, alors il n’y aurait plus rien à analyser en Chine. Rien n’est plus faux. En occident, nous avons accès aux jeux de mots, aux rébus, aux métaphores poétiques, et nous y avons accès de manière consciente. Nous avons accès au cinéma que nous « lisons » car le cinéma est une écriture. Nous avons accès au rêve qui se déroule devant nous comme un film dans lequel nous sommes parfois inclus. Tous ces éléments fonctionnent à la manière de l’inconscient, et mettent enjeu une part d’inconscient. Lorsque je suis devant un rébus, je suis comme devant un rêve indéchiffrable, puis je trouve les éléments un à un, et enfin la signification globale. Ce n’est pas parce que c’est sans doute plus facile à trouver que la signification d’un rêve que ça nous autorise à penser que l’inconscient nous est accessible d’emblée.

A mon avis, c’est le défaut du raisonnement qui introduit du culturel, c'est-à-dire du collectif. La structure du langage est universelle, mais sur elle ne fonctionne que si des gens parlent, c'est-à-dire par le truchement du particulier. A mon avis, la tension entre ces deux extrêmes dépasse de loin la singularité collective d’un peuple ou d’une langue.

Autre argument, à partir de la proposition freudienne : « l’inconscient est le lieu des représentations de choses seules (« L’inconscient », 1915). Puisqu’en occident nous sommes dans des langues dans laquelle il n’y a plus que des représentations de mots, les signifiants, nous pourrions dire que les représentations de choses nous sont devenues inaccessibles.  Inversement, les chinois ayant une écriture à base de représentations de choses auraient gardé l’accès à l’inconscient, et donc seraient inanalysables. Mais il est faux de dire que nous avons perdu tout accès aux représentations de choses : c’est ce que nous appelons les signifiés, l’image qui s’associe à l’image acoustique du signifiant. Les signifiés c'est-à-dire les représentations de choses que nous plaquons sur le monde, construites sûrement à partir des perceptions que nous avons du monde mais nouées par le biais des signifiants, nous n’en avons pas une transmission aussi élaborée que l’écriture chinoise, mais nous avons les pictogrammes, les dessins, la peinture, le cinéma, et tout ce qui se base sur du « vu » c'est-à-dire sur du « lu », du lu autrement qu’à travers nos écritures alphabétiques. 

De plus, les représentations de mots une fois écrites avec notre alphabet deviennent parfois des représentations de choses pour la perception et pour l’inconscient. Le meilleur exemple en est la formule de la triméthylamine dans le rêve de Freud nommé « l’injection faite à Irma ». Ce sont toujours les lettres de notre alphabet, mais elles ne font plus du tout référence au son. Elles renvoient dans un premier temps, aux éléments chimiques constituant de la triméthyamine, et dans un deuxième temps, à ce que cela représentait à l’époque pour Freud dans son transfert à Fliess : ce dernier pensait qu’il s’agissait d’un produit sexuel, et Freud le suivait dans cette opinion. Les lettres de la formule chimique représentaient donc pour Freud au moment de son rêve, le manque d’exercice sexuel qui lui paraissait à l’origine des troubles d’Irma.

La traduction directe du on-yomi (prononciation chinoise des caractères chinois au japon) en kun-yomi (lecture en prononciation japonaise des même caractères), est assez analogue, il me semble à la lecture des caractères chinois en mandarin d’une part (accessibles à tous les chinois) et dans une langue locale chinoise d’autre part (accessible seulement à quelques uns). La traduction est directe, c'est-à-dire qu’il n’y a pas besoin de traduction pour qui se contente de lire les caractères. On a beau parler des langues très différentes, en écrivant et en lisant, on se comprend. 

J’ai pensé qu’il était possible d’étendre cette structure à la topologie, qui est lisible par n’importe quel sujet parlant, quelle que soit sa langue. Elle présente le même caractère universel que la mathématique ou l’écriture chinoise. Mais, ce n’est pas d’avoir accès à la lecture de la topologie qui va nous permettre de dire que nous avons là un accès direct à l’inconscient. Ce serait à mon sens l’erreur de ceux qui pensent, en prenant appui sur des formules lacaniennes comme « le réel, c’est l’écriture », qu’il suffit de faire de la topologie (et, plus largement, de la théorie seule) pour être au cœur du réel de l’inconscient. Certes il faudra toujours en passer par des traductions : il faut traduire Freud, il faut traduire Lacan. Et il faudra toujours traduire les explications autour de la topologie. Mais comme toute mathématique, la topologie ambitionne d’être un outil maniable en toutes les langues. Une fois celle-ci transmise, les chinois peuvent s’en emparer et en faire fonctionner la logique à leur guise.

Il faut sans cesse chercher une altérité. C’est la raison même de la nécessité de l’analyste, sinon il suffirait de parler au mur. Au lieu de cela, l’analyste est nécessaire comme support du transfert : il est celui à qui s’adresse la lettre d’amur.  L’analyste est l’autre du sujet, dans lequel il pourra reconnaître son Autre intrinsèque. Sur ce modèle, la clinique constitue une altérité pour la théorie, et réciproquement. Une bien plus forte altérité que la Chine pour l’occident.

 

Ce sont les exemples qui m’ont le plus frappé, quant au rapport que la psychanalyse entretien avec le chinois. Mais j’ai été beaucoup plus touché encore par le rapport que les chinois entretiennent avec la psychanalyse. Enfin… ces chinois là, qui font partie du petit groupe des élèves de Huo Datong à Chengdu, augmenté des quelques uns qui viennent du reste de la Chine, de Pékin, de Canton, de Xi’An, pour suivre les sessions qu’il organise.

Comme je l’ai dit, le soir, je recevais ceux qui le demandaient en entretiens individuels, avec Xiaoxi si la traduction était nécessaire. J’ai eu très peu de demandes théoriques et beaucoup de demandes d’analyse. Pas explicitement, car tout le monde savait bien que j’allais partir dans 15 jours, mais des demandes de parole, tout simplement. « je suis venu vous parler d’un rêve… » ; « je viens vous parler d’un problème personnel… ».

A Chengdu, tout semble se passer un peu comme à Vienne au temps où Freud inventait la psychanalyse. Il analysait ses élèves, ses amis, et même sa fille. Huo Datong n’analyse pas sa fille, elle vient de naître, laissons lui un peu de temps ! Mais par contre, ses élèves du département de psychanalyse sont aussi ses analysants. Et tous sont ses amis, car ils se retrouvent souvent à l’extérieur, ne serait-ce qu’aux repas où ils accueillent les étrangers comme moi, ou encore en week-end à la montagne,  comme nous l’avons fait à la charnière de mes deux semaines.

Alors, beaucoup de gens sont venus me dire qu’ils avaient fini leur analyse avec Huo Datong, mais qu’ils avaient encore des choses à dire, et ne savaient où les dire. Ils n’avaient le choix qu’entre Huo Datong - et avec lui puisque c’était terminé, ça leur paraissait impossible - et les analysés de Huo Datong passés à l’analyste. Un certain nombre parmi ces derniers faisaient partie du lot de ceux qui cherchaient ainsi à qui adresser la parole.

Et parmi ceux-ci une jeune fille m’a particulièrement touché par son récit, que voici… tel que je peux le transmettre en fonction de ce que j’ai retenu de ce que j’ai cru entendre.

Elle parle un français un peu hésitant, manquant parfois de mots bien nécessaires, mais c’est suffisant pour que je puisse la comprendre. Elle me dit que dans l’après-midi, elle a fait une sieste et que celle-ci lui a apporté un rêve. Le rêve raconte ceci : elle part de chez elle pour venir à notre rendez-vous. Elle a très peur d’arriver en retard, et elle ajoute que c’est son problème dans la vie de tous les jours, elle est tout le temps en retard. Sans savoir pourquoi elle ne prend pas son vélo, alors qu’elle le prend toujours. A la place elle prend des papiers, elle en a pleins. Elle marche, elle se dépêche, encombrée par ses papiers… elle rencontre son professeur de psychologie expérimentale, mais ça ne l’arrête pas. Elle rencontre d’autres gens du groupe, ça ne lui fait pas plus d’effet. Elle est encombrée de ses papiers ; pour aller plus vite, elle veut les déposer à un endroit ou on dépose les vélos. Elle demande combien ça va lui coûter. Un Yuan. C’est trop cher, car elle a entendu dire que quelqu'un dépose son vélo là pour 2 à 3 yuans par mois.  Elle discute, et je ne sais plus si elle laisse les papiers ou pas, mais finalement, elle se retrouve dans la rue perdue, ne retrouvant plus son chemin. Elle se réveille…et elle arrivera en avance à notre rencontre.

Elle ne cesse de tourner autour de ses retards. Quand j’étais petite, raconte-t-elle, vers 11 ans, on devait, avec toute la famille aller visiter quelque chose et pour  ça prendre le train ; on était en train de manger quand on est venu nous dire que le train était en train de partir ; on a couru, mais arrivés sur le quai, le train était parti. Je suis toujours en retard.

Je lui demande si elle a des exemples de retard d’un autre type. Elle en cite, mais en fait ce sont toujours des retards de ce genre. Puis, son français devient de plus en plus hésitant.  Elle s’empare d’un stylo et le ballade machinalement sur une feuille placée devant elle, sans écrire, comme pour ponctuer son dire. Je lui dis oui, écrivez ! Elle poursuit : quand j’étais petite j’étais à cette école où mon père était prof aussi. Il y avait 45 minutes de marche pour aller chez ma mère. Je n’allais la rejoindre que le week-end, par un chemin longeant la plage. Au village de ma mère vivent les parents de ma mère et les parents de mon père. Les parents de ma mère sont des paysans pauvres, les parents de mon père sont riches, alors, pendant la révolution culturelle (ou une autre révolution, elle précise : avec toutes les révolutions qu’il y a eu en Chine, je ne sais plus de laquelle il s’agit.)…ma grand-mère paternelle me disait toujours quand j’étais petite que mon grand père avait beaucoup souffert de la révolution culturelle. Elle dessine un rond : il y en a partout par terre  - une pierre ? - Oui. Puis elle trace un ovale écrasé : four ? je veux dire“le feu” précise-t-elle, chauffer. Elle fait un geste qui rejoint les deux dessins. Une pierre chauffée ? - Oui, on a mis les pas pieds, les pieds de mon grand père dessus, souvent.

Je dis : pieds, pas pieds, voilà les papiers de votre rêve non ? Elle a l’air sidérée, soudain au bord des larmes. Mais, ajoute-t-elle, …pieds, papier, c’est tellement loin en chinois… oui, dis-je, mais vous avez fait ce rêve pour moi, en sachant que vous alliez parler en français à un français ;

Oui, sûrement c’était un rêve pour vous.

Comme d’habitude, je ne me permettrai pas de raisonner sur ce souvenir d’un entretien en l’absence de la principale intéressée. Je me contenterai de souligner l’importance du transfert, dont l’influence a visiblement été ici plus forte que celle des langues ou des cultures. Cette jeune femme chinoise qui maîtrise bien évidemment le chinois, passe par-dessus cette maîtrise, pour, sous les auspices du transfert, transférer son message dans une langue qu’elle maîtrise beaucoup mois bien. Il lui faut en passer par des hiéroglyphes, dessins et gestes, mais ce n’est pas parce qu’elle dessine que je comprends ; c’est parce qu’elle s’en sert de support pour dire, en tournant autour des mots qui lui manquent, exactement comme le ferait le processus du rêve, qui est toujours mise en images, c'est-à-dire en lettres, de ce qui n’a pu se dire. Et ainsi elle retrouve en français, l’un des processus de formation de certains caractères chinois, le processus dit « par emprunt », prouvant par l’acte de parole l’universalité de la structure du langage.

Huo Datong en donne un excellent exemple dans son article, présent dans cet ouvrage. Je le rappelle brièvement ici,  Lorsqu’un signifié est associé au même signifiant qu’un autre signifié, on emprunte ce signifiant pour écrire cet autre signifié. Par exemple le caractère qui se lit « ma » et signifie « cheval » est emprunté pour écrire aussi , « ma » c'est-à-dire maman. Mais alors on adjoint au caractère « cheval » le caractère « femme » (qui, seul se prononce « nü »), pour ne pas confondre : femme + cheval = maman.

Transposons cette logique au rêve de notre jeune chinoise. Elle est encombrée d’un souvenir douloureux, le récit de sa grand-mère concernant les tortures qu’a subies son grand-père pendant la révolution culturelle. Elle a entendu ce récit, mais elle ne s’est sans doute encore pas entendue elle-même dire là où ce récit s’inscrit pour elle, là où ce récit la touche. Alors elle construit une lettre qui écrit ce qu’elle ne peut encore dire, en pressentant qu’elle va le dire, et en français. Le signifiant « pas pied » est associé à deux signifiés : les pieds négativés par la torture, et les supports de l’écriture. Ces derniers sont donc empruntés en métaphore pour écrire la représentation refoulée, les pieds mutilés du grand père, d’autant qu’elle est venue, à son grand étonnement, à pieds.

 

 

 

Dans l’écriture des bords de la bande de Mœbius, le signifiant « ma » fait le tour de la structure, il l’enveloppe, mettant dans l’enveloppe comme lettres mortes le signifiant « nü », et le signifié « cheval ». Reste le signifiant « ma » et le signifié maman. L’insistance du signifiant « papié » se décline de lettre en lettre dans le déroulement du rêve. Chacune des écritures successives marque l’échec du symbolique à trouver une parole et sa noyade dans l’homogène (perdue), d’où la répétition : 1) pas en vélo, mais à pieds, (en sortant de la maison) 2) avec des papiers 3) pas un vélo, mais des papiers (au parking)…et ça pourrait continuer de tourner en rond si la parole n’était pas venu trancher, en produisant l’écriture hétérogène de gauche.

Attention, l’écriture des bords, en bas à droite, correspond à la bande de Mœbius hétérogène, et non à la bande homogène située juste au-dessus.

Le rêve français de mon analysante chinoise a donc construit un caractère semblable à un caractère chinois (l’image des papiers qui encombrent) mais à usage privé de transmission à un français. 

La différence d’avec le caractère chinois c’est que l’inconscient n’a pas grand-chose à faire dans sa formation. C’est l’histoire de la langue dans son rapport à la structure du langage. Car je pourrais inscrire chacun de ces caractères sur n’importe laquelle des zones : selon le mot qu’on veut employer, on fait disparaître un signifiant et un signifié au profit d’un autre signifiant, et d’un autre signifié. Mais ceci n’est en principe pas un refoulement, puisque ce qui est évacué en fonction d’un certain contexte peut réapparaître sans difficulté dès qu’un autre contexte l’y convie. J’imagine cependant que le refoulement peut, pour un chinois, éventuellement se servir de cette structure.

Je pourrais citer bien d’autres exemples, qui tous nous ramèneraient sur ce point : c’est le transfert qui est déterminant, bien plus que les différences de langue et de cultures. Et ce transfert dont les caractéristiques sont universelles, prend appui sur l’universalité de la structure du langage. Ici le transfert a produit du sujet, un sujet de l’énonciation qui, dans la mesure où je me suis trouvé touché, m’a fait parler à mon tour, pour tenter de restituer comment je l’ai été moi-même, de la même façon que cette jeune femme avait été touchée par les récits de sa grand-mère, dans ce que je peux supposer du transfert qui les liait.

C’est la seule justification à cette entorse que je viens de faire au règlement que je m’impose de ne jamais parler des autres, ayant suffisamment à faire avec moi. Parler aux autres me suffit. C’est d’avoir parlé de moi en abondance, à Chengdu que je crois avoir pu faire passer le message de la psychanalyse, comme théorie dans le contenu, mais comme pratique au sens où je me plaçais dans l’énonciation d’un analysant. Ça n’a pas été sans effet au niveau des personnes qui sont venues me voir individuellement, et de quelques autres qui, dans les sessions plénières du groupe, se sont mises elles aussi à raconter des rêves personnels et à tenter de les théoriser avec la topologie. Retour à Freud par le récit des rêves, retour à Lacan par le maniement de la topologie. Certains ont dit qu’ils s’étaient remis à rêver depuis qu’ils m’entendaient parler. D’autres, qu’ils n’interprétaient plus leurs rêves de la même façon. Comme si mon dire avait fait interprétation : d’une manière ou d’une autre, il y avait eu production du nouveau matériel.

 

 

Paris Août 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] L’article de Huo Datong portant ce titre est inséré ci-après.