|
coupure dans la surface
d'empan d'un noeud borroméen, écriture de la cure
analytique
|
Portraits de la
psychanalyse Richard Abibon 64 rue Emeriau Tour Panorama sud 23éme étage porte 04 75015 Paris 0145751522/ 0684759406 abibonrichard@wanadoo.fr |
|||
|
L'HARMATTAN Édition -Diffusion 5-7, rue de l’École Polytechnique 75005 Paris
Une enquête psychanalytique
sur
l'origine Richard
Abibon Collection Psychanalyse et civilisations ISBN : 978-2-296-54734-6 • 248 pages • Prix
éditeur : 23 €
La scène primitive est ce
lieu où le sujet situe sa propre venue au monde. Freud, le premier, en avait
repéré l’occurrence chez L’Homme aux Loups. Il s’était posé la question : cette
scène, où l’enfant surprend ses parents en train de faire l’amour, réalité ou
fiction ? Sans parvenir à une réponse. Mais en inventant la psychanalyse, il
opérait aussi, sur le plan de la méthode, un renversement de l’objectivité à la
subjectivité. Il ne s’agit plus de repérer les dysfonctionnements de l’autre,
mais de s’interroger sur soi. Or, « Qui suis-je? » suppose la question : «
d’où est-ce que je viens ? ». Voilà qui va permettre aussi de préciser au
passage la distinction entre inscription et écriture : comment parler des
souvenirs d’un âge où nous n’avions pas encore les mots ? Qui dit subjectivité ne veut
pas dire absence de tout esprit scientifique. Procédant comme un détective, et
comme Œdipe enquêtant sur les traces du responsable de la peste, l’auteur suit
la piste de ses propres rêves à partir d’une question que se posent beaucoup de
personnes, dupliquant celle de Freud à propos de la scène primitive : ai-je été
victime d’un viol dans mon enfance ? Puis-je me fier à mon souvenir ? Est-ce
fantasme ou réalité ? Psychanalyste, Richard Abibon se consacre notamment à la construction de nouveaux outils topologiques à même de favoriser la transmission de la psychanalyse et l’élaboration d’une théorie fondée sur la pratique, articulant transfert et analyse des rêves.
Visitez notre site internet et commandez en ligne : http://www.editions-harmattan.fr Vous pouvez aussi commander cet ouvrage chez votre libraire habituel |
Nouveaux textes
Trois films, un mythe fondamental. A propos de Dragons, Dolphin Tale et La piel que habitoOù est le sujet? texte basé sur ma récente intervention à Recife, Brésil.Qu'est-ce qu'écouter? Réponse à une question des étudiants de João Pessoa, Brésil.Le rêve est-il une psychose de courte durée? Réponse amicale aux textes de Monique Tricot et d'Olivier Douville, publiés dans "Che Vuoi?" N° 35L’écriture du rêve, par Monique TricotPourquoi faire une thérapie courte ? Pourquoi faire une psychanalyse ? Lâcher le morceau Sa scène primitive, par Pierre Boismenu commentaire de "Scène primitive" Sa scène primitive, commentaire du texte de Pierre Boismenu par Richard Abibon |
|||
| Mon précédent livre : "Les toiles des rêves" aux éditions de L'Harmattan.décembre 2009 : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30088 |
Mon livre précédent
"Le Rêve de l'Analyste" éditions le Manuscrit 2008 http://www.manuscrit.com/mySearch.aspx a été présenté au salon Oedipe Mardi 13 janvier 2009 à 20h30 Dîner
et débat chez
(Participation 15€ - Parking 104 rue du Théâtre - Paris 15°) voir le compte rendu écrit et la vidéo sur : |
|||
|
Le psychanalyste ne
passe aucun savoir : il est là pour faire accoucher le savoir de
l’analysant. Le problème est toujours de confondre le psychanalyste avec celui
qui s’exprime devant une assemblée, fut-il psychanalyste par ailleurs. Celui-là,
au moment où il s’exprime, il n’est pas psychanalyste. Au mieux, il peut être
analysant, ce que je m’efforce de faire. Pas analysant comme Lacan prétendait
le faire, car en disant cela, Lacan dévoyait le statut d’analysant. L’analysant
ne parle pas de théorie, il ne se réfère pas à une immense culture livresque,
il s’essaie simplement à donner forme au savoir inconscient qui est le sien.
Le problème est que, lorsqu’on est paumé, lorsqu’on souffre, qu’on manque un peu d’orientation dans sa vie, on cherche un savoir qui permette de s’orienter. Et on ne sait pas qu’on sait. Par contre on suppose à tout autre un savoir, spécialement à celui qui fera étalage d’une immense culture. Si j’étais fin stratège c’est ce que je ferais à mon séminaire : il y aurait beaucoup plus de monde. Mais à mon séminaire, je me contente de la tâche ingrate de l’analysant, ce qui fait que je ne me suppose que le savoir insu de l’inconscient. Ça ne contribue pas à faire de moi un supposé savoir. J’ai d’ailleurs fini par l’arrêter, le dit séminaire, après 12 ans d’exercice. On vient souvent à l’analyse à cause d’un problème sexuel. Mais
quel que soit le problème tout le monde rencontre la sexualité du simple fait d’être
sexué. Tout autre symptôme renvoie d’une façon ou d’une autre à cela. La psychanalyse apporte-t-elle un savoir sur
le rapport sexuel ? Sur le rapport entre les sexes ? Alors par rapport à ce savoir sur le rapport sexuel, je dirais justement qu’il n’y en a pas. Si on prétend en savoir quelque chose, surtout si c’est du livresque, je dirais que là, oui, comme le disait Lacan, notre pratique est d’escroquerie. Le savoir issu de la cure est proprement intransmissible : lorsqu’il en est tenté une transmission, cela déclenche le plus généralement le scandale, y compris dans le milieu analytique. Le savoir de l’inconscient est comme ça et c’est bien pour ça qu’il est inconscient. Jean Pierre Edberg m’écrivait un jour : je pense que l'on a du, au moins depuis l'invention de la médecine, ou plus exactement de l'obstétrique, opposer le savoir de la sage-femme - au sens classique telle que pouvaient l'être les mamans de Socrate et d'Aristote, des femmes qui avaient été femmes, si j'ose dire, et qui ne pratiquaient leur art qu' à compter seulement du moment où elles ne pouvaient plus être des parturientes -, au savoir du médecin qui pratique l'obstétrique, et transmis dans des structures ad hoc. De là à dire qu'il faut accoucher soi-même pour devenir psychanalyste, il y a un pas que je ne franchirai pas! D'ailleurs quelque part Lacan fait état, pour l'analyste, d'une initiation dans le rapport analytique qui n'est pas sans rappeler la chevalerie, et son goût pour l'amour courtois auquel, comme l'écrit Serge André, la tradition hébraïque ne prédispose manifestement pas ! |
![]() |
|||
|
À cela j’avais répondu : votre comparaison avec
l’obstétrique ne me parait convenir, dans ce champ. Car entre le savoir
pratique de la sage femme et le savoir théorique du médecin, nous restons quand
même dans le champ du savoir conscient. Ni les unes ni les autres ne pourraient
répondre à cette question, je prends un exemple au hasard : pourquoi,
alors que la poche des eaux est rompue, et que l‘enfant se présente, pourquoi
le col ne s’ouvre-t-il pas ? c’est ce que me racontait une analysante il y
a peu, racontant son expérience. La réponse médicale a été pragmatique :
césarienne. J’ai pourtant interrogé plus à fond cette analysante. J’ai pu ainsi
la faire accoucher de ce qu’elle n’avait jamais même pensé dire à
quiconque : elle ne pouvait pas se faire à l’idée de l’enfant passant à
travers son vagin. C’était un organe de passage
réservé à un autre exercice. Elle a donc été très satisfaite de la réponse
médicale. Son corps s’était chargé de dire ce qui était inexprimable dans le
champ, pragmatique ou théorique, de la médecine. Moi-même, je n’aurais pu
deviner quoi que ce soit de sa réponse. C’est bien parce que j’assumais mon non
savoir que je l’ai poussée à m’informer. Il faut donc bien accoucher soit même, pas seulement pour
devenir psychanalyste, mais pour devenir soi-même. Faute de quoi, on reste
fasciné par le savoir des autres et suspendu à eux comme l’enfant à la
mamelle. Et à tout cela, tradition hébraïque, amour courtois et
chevalerie ne prédisposent pas plus l’un que l’autre : Freud a ouvert un
champ radicalement nouveau. Car même l’amour courtois et la chevalerie, on ne
peut en parler que parce qu’on en a lu des choses dans les livres. Il s’agit de
tout autre chose lorsqu’on parle de l’amour qu’on éprouve soi, et là je vous
renvoie à ce que mon analysante m’a appris du rapport sexuel et de l’impossible
dans lequel ça la mettait au moment d’accoucher. et ça, je vous garantis que
c'est nettement plus précieux que les 4 formules de la sexuation. (de Lacan dans "Encore")J’aurais pu vous en dire autant (mais pas la même chose) à
partir de mes rêves, mais je crois que ça bassine le bon peuple. J’ai fait en
effet quelques rêves dans lesquels je suis à l’intérieur du ventre de ma mère,
et je vous assure que ce n’est pas facile de trouver la sortie, soit parce que,
selon les rêves, je m’y sens trop bien, soit parce que la sortie en est
interdite par des gardes menaçants. |
L’analyse d’une toile connue est un bon moyen de tisser les fils qui rejoignent un particulier à la structure générale du mythe dans lequel il baigne. N’importe quel mythe ferait l’affaire. Mais une œuvre picturale frappe particulièrement les esprits et reste plus fermement dans la mémoire de chacun, si, au-delà de l’esthétique, elle rattache inconsciemment le sujet à l’Autre, c'est-à-dire le particulier à l’universel. Autrement dit, si chacun, contemplant l’œuvre, s’y retrouve sans trop savoir comment. C’est pourquoi je parlerai de ce tableau de la fin du 16ème siècle (ci-dessus) dont on ne connaît pas l’auteur mais que tout le monde connaît, le portrait dit de « Gabrielle d’Estrées et sa sœur ». J’essaierai d’expliquer sa signification en rapport avec l’Histoire, c'est-à-dire le moment où elle se situe dans la fin des guerres de religion et dans l’histoire personnelle de Henri IV. Je tenterai de tisser le lien avec mon histoire personnelle, qui n’a de sens que dans son rapport avec d’autres et spécialement ces autres que je nomme analysants. Et là nous verrons que les fils tissés laissent un trou dans la toile : la représentation de la féminité, dans son lien le plus étroit avec la question du Nom-du-Père. C’est donc sous le titre "Portrait de Gabrielle d'Estrées et sa soeur" qu’on peut voir ce tableau au Louvre. Selon l'historien Wolfram Fleischauer ("La Ligne Pourpre", Jean Claude Lattés), il s'agit bien de Gabrielle d'Estrées, une des plus célèbre maîtresse de notre bon roi Henri IV, mais pas de sa soeur. La demoiselle qui pince ainsi le téton de Gabrielle serait en fait Henriette d'Entragues, sur le point de prendre la place de Gabrielle dans le lit du roi. Ce que confirme ce tableau ultérieur dans lequel on voit les deux mêmes femmes, mais Gabrielle, détournant la tête, comme désintéressée, passe l’anneau au doigt d’Henriette. |
|||
|
"Nous, Henri Quatrième,
par la grâce de Dieu, roi
de France et de Navarre, promettons et jurons devant Dieu, en foi et
parole de
roi, à messire François de Balzac, sieur
d'Entragues, chevalier de nos ordres,
que nous donnant pour compagne demoiselle Catherine Henriette de
Balzac, sa fille,
au cas que dans six mois à commencer du premier jour du
présent, elle devienne
grosse et qu'elle accouche d'un fils, alors et à l'instant
nous la prendrons à
femme et légitime épouse, dont nous solenniserons
le mariage publiquement et en
face de notre Sainte Eglise, selon les solennités en tel cas
requises et
accoutumées (...). Aussitôt après que
nous aurons obtenu de notre Saint Père le
pape la dissolution du mariage entre nous et Madame Marguerite de
France, avec
permission de nous marier où bon nous semblera". |
||||
|
|
Henriette
ne se mariera pas
plus avec Henri IV que Gabrielle. Finaude ou bien
conseillée, elle avait fait
signer un contrat au roi dans lequel il promettait le mariage si elle
donnait
naissance à un fils.
Henri signa tout en continuant les tractations
avec Florence
afin d’épouser Marie de Médicis. Donc, ça se répète, un peu comme un miroir répète en image celle qui s'y reflète. Ici c'est dans le miroir du désir royal que les places s'échangent. Revenons au tableau initial. Un autre miroir, horizontal celui-là, semble aussi répéter la main gauche de l'une en la main gauche de l'autre. Mais les doigts de Gabrielle tiennent un anneau dont le chaton correspond, sur une même verticale, à l'image inversée de son téton que les doigts d'Henriette enserrent dans un anneau de chair. |
|||
|
Cette dernière expression n'est pas sans évoquer le sexe féminin, qui se répéterait donc au niveau des doigts de Gabrielle. Elle tient un anneau dans lequel ne passe aucun doigt : promesse de mariage d'Henri, maintes fois répétée et jamais tenue. La dernière qu'il lui fit, solennelle, devant la cour, n'eut pas à être tenue : Gabrielle mourut avant la date fixée pour le mariage. Ainsi l’anneau qu’elle tient reste-t-il vide de tout doigt, aussi vide que la parole donnée. Les doigts d’Henriette prennent le dessus, exactement le dessus, à la verticale, lui tenant le téton comme on jouerait à « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette ». Pourquoi tous ces dédoublements, toutes ces répétitions? Est-ce la raison qui pousse ainsi certains hommes, comme Henri IV, à multiplier les maîtresses? Ne serait-ce pas la difficulté ressentie à se représenter la mort, voire le sexe féminin? Si on répète, c'est bien que l'on échoue à se saisir ou à saisir ce dont il s'agit? Et ne serait-ce pas la même chose lorsqu'une parole n'est pas tenue? Lorsqu'une confiance est trahie? Quelque chose nous échappe, mais, en fin de compte, qu'est-ce qui peut garantir la validité d'une parole? D’une manière générale, l'absence de garant de la vérité dans le langage fait que nous ne cessons d'être trahis... par notre propre parole, qui dans un seul lapsus peut nous faire démentir toute une tirade...
|
En remontant la verticale qui va du chaton au téton, et moyennant un léger décalage qui fait passer notre trajet au centre exact des doigts annulés d’Henriette, nous nous retrouvons sur le bord d'un rideau qui coupe en deux une cheminée où un feu se meurt, sans doute l'amour d'Henri pour Gabrielle, qui fût indéniable, mais qui touche à sa fin. Poursuivant l'ascension, notre verticale coupe alors un tableau, ne nous laissant apercevoir que la partie inférieure d'un corps dénudé, à l'exception d'une étoffe qui voile son sexe.
|
|||
S’agit-il d’un homme ou d’une femme ? Rien n’est sûr, et si le galbe d’un mollet pourrait évoquer la féminité, l’épaisseur de la taille en appellerait au masculin. Quoique, sait-on jamais, l’époque affichait un certain goût pour les rondeurs. Alors, serait-ce là l'amant dont le coeur va changer de place? Serait-ce le complément du corps des deux femmes dont on n'aperçoit que la partie supérieure? Le tableau dans le tableau, représentation dans la représentation, fournirait alors ce qui nous manque pour nous représenter le sexe féminin, sous la forme d'une suggestion voilée? Car la seule chose qui est sûre, c’est le voile posé sur le sexe. Le tableau serait-il alors lisible comme une bande de Moebius dans laquelle le haut serait en continuité avec le bas, et le tableau dans le tableau en continuité avec le tableau dans lequel il prend place ? En bas, la baignoire (elle-même recouverte d’un drap) nous empêche d’apercevoir le sexe, mais nous pouvons le lire grâce aux caractères sexuels secondaires du haut du corps ; en haut, l’étoffe assure le même rôle d’empêchement que la baignoire, mais une bande horizontale noire, de nature difficilement définissable, nous empêche tout rattrapage par la lecture du haut du corps. Du coup le continuum de cette étoffe pourrait encore se lire comme la coupure elle-même, celle qui, n’étant ni un sexe ni l’autre, ferait le départ entre les deux. Précisons : si je coupe en deux une feuille de papier par un trait vertical et que je marque masculin à gauche et féminin à droite, il est clair que mon trait séparateur ne représente aucun sexe : il opère la différence, et, comme tel, il la voile. Il en est de même du tissu de nos tableaux, et du vêtement en général. Ce voile-coupure aurait pour nom, alors, le phallus. En quoi le phallus viendrait-il ainsi à la place de l'absence de représentation de la féminité? Ce contresens semble démenti par toutes les représentations qu'on a pu en observer, ne serait-ce que la fameuse "Origine du monde" de Courbet. |
||||
|
Les premières traces de notre observation des sexes sont soumises à une loi de sédimentation quasi géologique : elles s’effacent sous les nouvelles couches apportées par le temps et de nouvelles observations tissées de discours entendus. L'inconscient est ainsi ce qui, pour le garçon comme pour la fille, garde ces traces inscrites sous l'étoffe du savoir ultérieur que la conscience y a déposé. Pour le garçon, le sentiment inconscient de l'angoisse de castration : si, sur certains corps, je n'aperçois pas de pénis, c'est qu'on l'a coupé, et ça risque donc de m'arriver à moi aussi. Pour la fille, s'impose l'idée inconsciente que cette castration sur elle a déjà été accomplie. Il faut souvent
bien
des années d'analyse pour retrouver sous l'étoffe
des représentations
conscientes ces sources de nos angoisses, elles mêmes
converties en symptômes
divers : maux de tête, de ventre, difficultés
respiratoires, battements de
coeur, maladies de peau, inhibitions, timidité, phobies,
obsessions, etc. Ces
retrouvailles en valent la peine, ne serait-ce qu'en termes
d'effacement des
symptômes, mais aussi en capacité d'orientation,
ce qui s'appelle trouver un
sens à sa vie. Il est donc possible de lire cette toile
comme une bande de
Moebius, dans laquelle la représentation consciente du sexe
féminin se
dissimule dans le bas de la baignoire, tandis que le tableau au-dessus
de la
cheminée, expose la représentation que nous nous
en sommes faites en nos
premières années, soit une
représentation qui nie la différence. Le paradoxe
tient en ceci : si l’étoffe cache la
différence des sexes, acquise plus
tard, cette différence consciente voile à son
tour la première appréhension
unisexe. L’expérience du divan montre que cet
unisexe a le plus souvent, si ce
n’est toujours (il faut toujours se méfier des
affirmations universelles), la
couleur du phallus. C’est pourquoi, pour nous tous, la
définition du sexe ne
peut être simple, elle passe par différentes
phases qui ne s’effacent pas et
s’établissent
dans un continuum qui va de l’un à
l’autre comme les deux faces de la bande de
Moebius. Si localement on peut bien se définir comme
étant sur une face et pas
sur l’autre, globalement cette
appréciation se fait dans le cadre d’une
continuité.
|
||||
![]() |
||||
|
Gabrielle
est enceinte, et c'est ce qu'on nous donne le plus
souvent comme signification du geste étrange de l'autre
femme lui pinçant le
téton. En effet, la femme de chambre à
l'arrière plan semble occupée à un
ouvrage d'aiguille, qui ne serait autre que le trousseau du futur
enfant. Entre
sa tête et la cheminée, un cadre au mur : un autre
tableau ou un miroir ? À
cette époque les miroirs étaient tous
sphériques, issus d'un ballon de verre
soufflé comme on peut en voir un dans le "Portrait
des époux Arnolfini" de Van Eyck. Il
est donc plus probable
qu'il s'agisse d'un tableau. Quoiqu'il en soit, c'est un
cadre, ce qui
indique à coup sûr qu'il y a là une
représentation. Les tableaux, s'ils ne
donnent pas une image de nous mêmes, comme les miroirs, nous
donnent parfois
une image de notre âme sans que nous nous en rendions compte.
Si le tableau
coupé, au-dessus de la cheminée nous donne au
minimum une représentation du
sexe voilé, si ce n’est du père de
l'enfant, que peut représenter cet autre
petit tableau trop loin et trop sombre? Faisons de cette interrogation
hypothèse :
il représenterait seulement la représentation
comme telle, soit : l'acte de
représenter. Servons nous alors de sa diagonale comme d'un
index qui va
désigner quoi? Comme par hasard, l'autre téton de
Gabrielle, celui qu'on
oublie, tant le pincé est mis en valeur. Si, dans
chacun des faux trous
dessinés par les doigts annulés, on fait passer
une droite quelque peu
phallique, inclinée selon cet index, on encadre la
"zone
féconde" de la femme de chambre, le trait passant par les
doigts
d'Henriette atteignant directement son sexe. L’autre trait
rejoint alors l’œil
d’Henriette, dévoilant une liaison que son regard
ne montre pas : cette
bague, elle la tient à l’œil !
Si j’avais placé cette droite juste dans la
bague, elle atteindrait Henriette entre les deux yeux. Mais favoriser
ainsi la
bague, ce serait mettre l’accent sur
l’interprétation historique de la chasse
au mari royal. Alors, pour en rester à ce que je vois dans
l’à-plat du tableau,
et si je relie cet œil gauche d’Henriette
à l’œil gauche de Gabrielle, je
traverse les seins de la camériste.
Il peut alors me venir la fantaisie de voir à quoi se relie cet œil… tiens, par exemple en transposant notre index d’inclinaison, c'est-à-dire en tirant sur cet œil une droite parallèle à celle qui montait des doigts annulés de Gabrielle… eh bien nous ne sommes pas déçus : elle vise exactement le sexe du personnage mystérieux du tableau au-dessus de la cheminée. Nous aurions donc une
sorte de Z au trait central horizontal
reliant le sexe de la femme en représentation par les doigts
annelés, au sexe du
personnage voilé sur une toile. Il n’y a pas
besoin d’être un grand lacanien
pour y projeter aussitôt le schéma L de Lacan.
L’axe imaginaire tendu entre les
deux yeux, entre a et a’ est fort bien
tenu par les deux
semblables qui se présentent comme deux images du
même, rivales dans le désir
de l’homme. Le sujet, que Lacan placera
dans le schéma R au lieu même du phallus, se
retrouve de toute évidence à
l’extrémité indiquée par le
sexe voilé du tableau dans le tableau. Reste à
nous
demander si la place restante occupée dans le
schéma par le grand Autre peut
figurer ainsi sur le trou du sexe féminin figuré
par les doigts de Gabrielle.
|
||||
![]() |
On n’est pas obligé de se
laisser ainsi porter par des
coïncidences. L’analogie pourrait
s’arrêter là, d’autant que je
ne soupçonne
évidement pas le peintre d’avoir voulu structurer
sa toile sur ce schéma de
Lacan, pas plus que je n’imagine De Nous rejoignons ici parfaitement notre début de coïncidence avec le tableau. Si Gabrielle et Henriette sont nées comme nous tous dans un bain de langage, c’est pour mieux nous présenter leurs doigts annulés, qui de sexe indéchiffrable en promesses annulées, ne peut qu’insister sur le vide de la baignoire en bas, et le tableau dans le tableau en haut : la représentation n’est pas la chose, le tableau ne représente qu’un autre tableau, la promesse ne se tient que par des mots. Grand A, point d’origine de l’axe symbolique se situe bien dans un trou, puis se brise en passant dans le trou de la cheminée, au lieu même où le feu se meurt, avant d’aboutir à la couverture phallique, tableau dans le tableau, destinée à voiler l’insupportable de tous ces trous interprétés comme castration. Et c’est de cette couverture phallique imaginaire que la dynamique du schéma repart dans l’œil de Gabrielle, pour aboutir à l’œil d’Henriette, dont la subjective tension de rivalité tisse la trame de la réalité. |
|||
|
Ceci peut nous aider à comprendre plus avant cette mystérieuse définition de Lacan. Pourquoi le symbolique serait-il le trou ? Parce que c’est la pulsion de mort. La mort partage avec le féminin le privilège de ne pas avoir de représentation dans l’inconscient. C’est cette absence de représentation qui pousse (pulsion) à la destruction de toute icône jugée insatisfaisante, pour construire une nouvelle représentation à la mesure de l’impossible. D’où, sur l’axe imaginaire, la succession des femmes dans le lit du roi, comme dans celui de pas mal d’hommes. D’où la couverture phallique comme seule explication de l’absence : s’il y a là un trou dans la représentation, un rien à la place de quelque chose d’attendu, c’est interprété comme un rien à la place d’un pénis, et c’est donc qu’il y a eu coupure, castration. S’il y a encore autre chose qui ne peut pas être représenté, c’est bien la voix, support des représentations de mots. Elle ne peut rentrer dans le moule des représentations de choses. Des promesses susurrées par l’amant, Gabrielle commence à sentir les limites. Ce pourquoi Henriette, instruite de l’affaire, exigera un écrit. Ce dernier s’avérera sans plus de valeur. J’y reviendrai plus loin, puisque la psychose peut être dite le fruit d’une parole qui ne tient pas. A quoi ça tient une parole ? À rien. Voilà bien la structure même du symbolique, qu’on peut bien entendre dans des contextes comme celui-ci : il a racheté la maison pour un euro symbolique. Pour obtenir son pardon, on lui a demandé un geste symbolique. Bref, c’est bien parce que la représentation ne s’appuie sur aucune garantie qu’elle pousse à la production de nouvelles représentations de substitution. Par exemple, ce passage de la parole à l’écriture dans les promesses que ces dames cherchent à obtenir du roi. En ce sens l’anneau peut être lu comme une écriture par laquelle, encore aujourd’hui, on peut lire l’information concernant la non-liberté affichée de l’objet potentiel. A quoi
ça revient le rapport sexuel ? Dans cette
Histoire, le passage par le trou de la bague reviendrait à
instituer le fils de
chacune de ces dames comme le dauphin, le futur roi de France.
C’est-à-dire de
celui qui est censé engager la parole de son pays dans la
signature des traités
internationaux. Avant cela, celui chargé
d’éviter à Et comme il n’a pas respecté l’écrit qu’il a consenti à signer à Henriette, il ne faut pas s’étonner de voir celle-ci, quelques années plus tard (1604), en vertu de cet écrit, participer avec son frère, Charles de Valois, comte d'Auvergne et fils bâtard de Charles IX, à un complot visant à éliminer de la succession Louis, futur Louis XIII, fils d’Henri et de Marie de Médicis, et à le remplacer par son propre fils Gaston-Henri. Il n’y a pas de garant de la vérité. Ne serait-ce pas en rapport avec ce manque dans le langage qui nous prive d’une représentation du féminin ? S’il y avait plusieurs éléments manquants, ça voudrait dire que leur absence n’est pas réelle, puisqu’on pourrait les répertorier. Pour que le symbolique soit comme tel, il doit simplement se baser sur un manque. Celui-ci est radical, innommable. Si on pouvait le nommer, ça voudrait dire qu’il ne manque pas vraiment. Après coup, chaque fois que quelque chose nous manque, nous pouvons le mettre sur le compte de cette absence radicale, structurale. Mais c’est toujours une illusion de nommer de telle ou telle façon le manque. Ce serait vouloir représenter le trou avec de la surface, ce qui est toujours à côté de la plaque.
|
||||
|
Il est déjà un peu plus logique de représenter le trou par ses bords, comme le font digitalement ces femmes dans le tableau. Ainsi le bord du bord, métonymie de la métonymie, c’est cette bague qui se voudrait garant de la vérité. On voit bien qu’elle ne fait que redoubler un vide, même si ses bords, sociaux, ne sont pas les mêmes que les rives de chair qui bordent le féminin. Toutes ces réflexions ne sont pas sans justifier la place de grand Autre en ce lieu où Henriette, comme Gabrielle dessinent le trou de l’absence. Au niveau de la justesse graphique, les doigts d’Henriette conviennent mieux, car c’est à partir du centre de l’anneau qu’il dessine qu’on peut grimper au rideau le long d’une droite aboutissant au tableau dans le tableau, sur lequel j’ai avancé l’hypothèse du titre de géniteur. Plutôt celui qui engendre les représentations que le père réel de l’enfant. Ce grand Autre ainsi dessiné dans son absolue altérité, avoue par avance l’écriture que lui donnera Lacan bien après l’invention du schéma L : A. Le grand Autre ne peut être écrit que barré, étant donné que le trésor des représentations repose sur le fait qu’il lui en manque au moins une. A quoi répondra évidemment un sujet barré, S, incomplet lui aussi de structure, puisque dépendant du langage. Le tableau dans le tableau, c’est une tentative de représenter l’acte de représenter, soit : la fonction comme telle, analogue à la fonction d’engendrement du Nom-du-Père. Je parle bien entendu de la fonction symbolique du père, le père qui nomme, qui engendre non selon la chair, mais selon l’esprit. C’est de là que j’étais parti, via l’autre petit tableau dans le tableau, pour inventer le penchant de la droite qui nous a servi de guide pour cette construction, et nous y retrouver dans les inclinations du roi, qui ne sont que le reflet magnifié de nos préoccupations à tous. Au croisement de nos deux lignes, l’imaginaire et la symbolique, le trou de la cheminée se trouve bien placé comme étant aussi le lieu du point de fuite. Ainsi la troisième dimension que nous sommes obligés d’inventer pour faire passer l’imaginaire sur le symbolique se trouve en coïncidence non seulement avec une métaphore de l’amour, mais encore avec le trou illusoire suscité par la perspective. De ce point de vue, la troisième dimension, réellement absente, se présente de façon imaginaire, mais elle s’affirme symboliquement, aux deux représentations qui tiennent les extrémités de l’axe symbolique : dans le trou que forment les doigts d’Henriette (A, donc P) et dans le phallus voilé qui pourrait en boucher l’orifice (S, donc F). Peut-être serait-il plus logique de trouver le phallus dans le trou et le père dans le tableau. J’ai respecté la disposition originale du schéma de Lacan : une toile peinte il y a quatre siècles n’est pas requise de s’y conformer. Les deux femmes ne se regardent pas comme l’image l’une de l’autre, même si les similitudes de leurs attitudes et de ce que nous savons de leur place nous incite les placer sur l’axe a-a’. Mais elles nous regardent, nous qui les regardons, plaçant le regard comme tel au lieu même de la troisième dimension, celle qui traverse le tableau depuis le fond de la cheminée jusqu’à la rétine du spectateur. Cet axe non matérialisé se laisse lire cependant dans l’interruption du trait de l’axe symbolique A-S, dans ce vide occulté par l’axe imaginaire, évidant tout recours à une essence des choses. Si elles se montrent, c’est pour quelqu'un qui regarde : le roi, le peintre, l’amateur de peinture et de belles femmes.
|
||||
![]() |
Tout cela n’a pour but que de nous aider à relativiser les concepts lacaniens, tout comme notre lecture de l’œuvre. Mon (A, donc P) et mon (S, donc F) arrivent là en référence au schéma R, ultérieurement élaboré par Lacan. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain chapitre. Dans le schéma R, le A est à l’intérieur de la figure, tandis que le P lui répond au même endroit, mais depuis l’extérieur. Ma lecture m’en dit ceci : le père est mis en place de garantir l’usage de l’Autre, c'est-à-dire de l’ensemble des signifiants. En tant qu’Autre de la mère, d’absent qui justifie les absences de la mère (elle me quitte, moi, l’enfant, pour le retrouver), il vient figurer ce que le signifiant suppose d’absence : le mot s’entend en l’absence de la chose. Il la représente, mais qui va garantir la justesse de cette représentation ? Qui va garantir la vérité de ce que je dis ? Si rien, pas même un parole royale, ne peut faire garantie, le Nom-du-Père vient à cette place vide en quelque sorte par défaut, signifiant qui ne fait pas partie de l’ensemble des signifiants, et qui ne saurait donc revendiquer le titre de signifiant, comme on le lit trop souvent dans les écrits post lacaniens. On ne peut en vouloir à ces écrits qui reprennent une position qui fût longtemps celle de Lacan. Entre 1940 et 1980, ce dernier est d’ailleurs passé d’une conception du père comme réel (dans « les complexes familiaux »), au Nom-du-Père comme signifiant, et enfin au Nom-du-Père comme fonction. Dans cette dernière acception, c’est le vide représenté tant bien que mal par le rond que tracent les doigts des deux femmes, donc c’est la troisième dimension absente du tableau. Car ce qu’elles demandent, au-delà du mariage, c’est bien cette garantie de paternité qui feraient d’elles la mère du roi de France. Point n’est besoin de tels enjeux pour qu’il en soit de même pour tout un chacun. Même si une femme accouche d’un enfant dont le père est parti, n’a pas voulu assumer sa paternité, ou a été écarté par elle de sa paternité, le « P » de Lacan désigne cette fonction par laquelle le langage se dissocie radicalement des choses, permettant de générer une fonction de vérité distincte de l’attribut d’objectivité après laquelle il est vain de courir, par analyse d’ADN, procès et autres substituts. Ceux-ci ne remplacent en aucune manière l’efficacité symbolique qui se fiche comme d’une guigne des modalités de la famille. Cette lettre, que je tiens pour n’avoir d’autre valeur que mathématique, désigne seulement le vide par lequel aucune mère n’est « toute », et tout simplement par lequel aucun être parlant n’est exempt de manque, un manque qu’aucun enfant ne saurait remplir, sous peine de souffrir de graves troubles. |
|||
|
La
question du référent de la parole, de ce qui va
en
garantir la vérité, est au cœur du
rapport transférentiel qui peut se nouer
lorsque la parole prend la modalité psychotique, trouble
auquel je viens de
faire allusion. Je dis bien modalité et non structure,
contrairement à ce qu’on
trouve, là aussi, dans bien des ouvrages post lacaniens. La
structure du
langage se fonde sur ce vide assurant la séparation des mots
et des choses.
S’il s’avère que ce vide est
comblé, ce n’est pas une autre structure,
c’est
une autre modalité, par laquelle les mots se confondent avec
les choses. En
témoignent, non seulement l’usage que Lacan fait
de ce terme, à la suite de
Lévi-Strauss, mais encore le simple fait de parler de
forclusion du Nom-du-Père,
expression consacrée qui pérennise cette fonction
comme clef de voute de la
structure, ici exprimée en terme négatifs. |
Bien
sûr, en disant tout
cela, je ne prétends à nulle
objectivité. C'est moi qui trace ces traits
et qui en tire les conclusions que je dis. C'est ma lecture
de ce
tableau. Bien sûr ces traits ont un caractère
objectif : tout le monde peut les
voir, une fois que je les ai tracés ; mais je ne peux
prétendre que le peintre ait
sciemment organisé son tableau selon ces lignes de force. Je
m'appuie aussi sur
des analyses historiques qui ont "une certaine objectivité"
que là
aussi, tout le monde peut vérifier. Il n'empêche
que je les détourne à mon
profit.
S'il s'agit d'un de mes rêves, ou d'une autre quelconque formation de l'inconscient dont je suis le producteur, je peux les interpréter sans problème. La méthode analytique, c'est cela, telle que Freud l'avait définie, ne s'étant pas toujours lui-même conformé à cette définition : on confie l'analyse du rêve à celui qui a rêvé. On confie l'analyse du symptôme à celui qui a produit ce symptôme. L'analyste n'est là que comme oreille, nécessaire à ce qu'une bouche parle et ouvre les portes des secrets enfouis. Bien sûr ses questions parfois, sa présence toujours, mais pas toujours silencieuse, offrent le cadre nécessaire à ce qu'un index, toujours à entendre, pointe dans la "bonne" direction. Avec toutes les précautions que ces guillemets veulent indiquer. L'analyste permet ainsi à l'analysant de faire lui-même l'analyse de son propre tableau clinique. A charge pour lui, l'analyste, de retourner le tableau (voir mon analyse des "Ménines" de Vélasquez- En conclusion de mon précédent ouvrage « le rêve l’analyste ») afin d'analyser sa façon d'écouter ou de résister à ce qu'on lui raconte. S'il résiste, ce n'est évidemment pas consciemment. Il doit donc analyser le tableau clinique de son point de vue, et du point de vue de son écoute. Il ne s'agit en aucun cas d'analyser à la place de l'analysant et donc de faire de lui "un cas". En cela, je ne fais que redire la position de Lacan: "il n'est de résistance que de l'analyste". On ne trouvera pas autre chose dans ce livre. S'il semble y être question parfois d'un analysant, ce n'est pas de lui qu'il s'agit mais de moi dans mon rapport à lui, moi essayant d'analyser le transfert qui est le mien et qui a pu inconsciemment m'empêcher (ou me permettre) d'entendre. Ceci n'est que le livre d'un analysant qui analyse sa pratique d'analyste, et ce faisant, tente de la théoriser, contribuant ainsi à sa façon à l'avancée de la recherche en psychanalyse. "Occupe-toi de ton âme" disait Socrate à Alcibiade qui prétendait faire le portrait du philosophe. Nous avons en effet assez à faire avec nous mêmes, toujours en relation avec les autres, certes, mais sans perdre de vue que nous ne pouvons développer sur les autres que notre point de vue, et que, en parlant d'eux, si nous apprenons, dans l'analyse, à retourner le tableau, nous en apprenons bien plus sur nous mêmes que sur les autres.
|
|||
| Note : Lacan utilise le mot « structure » presque toujours dans l’expression « structure du langage ». Il lui est arrivé de déraper très rarement, dans son séminaire, en laissant échapper des périphrases telles que « la structure dite psychotique », ou « la structure obsessionnelle », mai ça ne correspond pas au contexte général de son œuvre. Au niveau des « Ecrits », dans «d’une question préliminaire au traitement possible de la psychose », au moment de présenter le schéma I, il écrit : « voici le schéma de la structure du sujet à la fin du processus psychotique ». Lisons bien ce qui est écrit : la structure, c’est celle du sujet, dépendant du langage. Et la psychose est un processus, non une structure. Comme Freud, je considère le rêve en tant que psychose locale. |
L’analyse du « Portrait de Gabrielle d’Estrées » m’a permis de déployer cette question de la parole qui ne tient pas. En référence, voici un rêve qui en témoigne, et qui nous permettra l’analyse de cette modalité qu’on peut qualifier de psychotique du transfert. Je suis à
l’entrée
d’un supermarché juste avant
l’ouverture, parmi la foule des gens qui attendent
pour se précipiter à
l’intérieur. Mais je suis au premier rang et je
suis en
compagnie de Tony Blair. Ça ouvre ; on laisse
d’abord respectueusement
passer le premier ministre. Je l’accompagne, on me laisse
faire. Va-t-on
bloquer les autres personnes pour lui laisser faire seul ses
achats ? Non,
on laisse entrer les gens. Mais ça va. Je fais donc mes
courses en compagnie de
Tony Blair. On considère des étalages, il me
semble que c’est les confiseries…
je me retrouve dans une pièce vide. Au-delà, un
couloir, et une autre petite
pièce munie d’un miroir. Je vais me regarder et je
sens des mouvements dans les
os de mon visage. Mon visage est en train de changer. Je le constate en
effet
sur le miroir. Alors je vois dans l’image un type qui arrive
derrière moi,
c’est … le nom qui me vient est Patrick Mac Gohan
(schizophrénie- le
prisonnier) mais en fait il s’agit de (son nom
m’échappe. Il avait joué le
rôle
d’un type qui se retrouve à la retraite et qui
parraine un petit africain. Ah,
ça y est : Jack Nicholson. C’est aussi le
père qui devient fou et veut
tuer femme et fils à la hache dans un hôtel
désert ). Bref, ce type, avec un
rictus un peu inquiétant me prend par les épaules
pour me virer : il veut
prendre ma place dans le miroir ! (Cette fois c’est
le rictus du rôle
qu’il tenait dans … j’ai
oublié… le type à la hache
complètement fou) ; je
me débats, je suis angoissé, j‘essaie
de fuir. Ce faisant (il me tient toujours
par les épaules) nous repassons dans le hall du
supermarché où Tony Blair est
assis, tout sourire, en rang avec d’autres gens.
J’essaie de faire appel à
lui : il est puissant, il va faire quelque chose. Mais rien ne
se passe. |
|||
| Beaucoup de références
cinématographiques dans ce rêve. Et
elles sont très signifiantes. La première
n’est pas explicite parce que le film
qu’elle remet en scène, vu peu de temps
auparavant, est le premier film d’un
réalisateur anglais inconnu jusqu’alors, qui
n’avait pas fait appel à des
vedettes. Son titre : « Cashback ». Suite à une peine de cœur, un jeune homme souffre d’une insomnie telle qu’il décide de tuer le temps en trouvant un emploi de nuit dans un supermarché. Dans la journée, il poursuit ses études artistiques. Il découvre alors que, la nuit il a le pouvoir d’arrêter le temps. Les clients dans les rayons se figent dans l’attitude qu’ils avaient un instant auparavant. Notre artiste en profite donc pour déshabiller quelques belles clientes afin de les dessiner. Et c’est logique : cela se passe de nuit, et il est censé ne pas dormir, comme nous tous dans nos rêves. Se promener nu, et en avoir honte, est un des rêves les plus fréquents qui soit. Freud l’avait repéré dans sa « Traudeutung ». Il l’interprète « en général » comme un désir d’exhibitionnisme. Nous en avons ici la version inversée : en deçà du prétexte artistique, c’est un rêve de voyeur qu’il lui est permis de réaliser. Il arrête le temps se mettant ainsi dans les conditions de l’inconscient découvertes par Freud : l’inconscient ignore le temps et la contradiction. Le « Portrait de Gabrielle d’Estrées » nous permettait déjà de réaliser ce rêve. Nous sommes donc bien dans le vif du même sujet. J’ai remplacé Henri IV par Tony Blair, à ce moment-là premier ministre de Grande Bretagne. Bien entendu, je n’avais pas fait ce rêve en rapport à la peinture du Louvre, mais plutôt par rapport à un autre film vu peu auparavant, « The Queen », racontant l’affaire de la mort de Diana, mais surtout les rapports d’abord un peu hostiles, puis de plus en plus amicaux entre le premier ministre et la reine, autrement dit entre un homme encore jeune et une femme qui pourrait être sa mère. D’ailleurs, la reine m’avait fait penser à la mienne. |
||||
|
Mon rêve condense ces deux films. Tout se passe dans un supermarché comme dans « Cashback », c'est-à-dire sur les lieux d’un voyeurisme à prétexte artistique, mais mettant en scène… moi-même et le partenaire de la reine. Le rayon des confiseries qui est le seul visité de façon explicite ne peut que renvoyer à l’enfance, moment où ces convoitises enfantines servent de couverture à la curiosité sexuelle. L’image du corps ne se forme pas sans une référence sexuelle. C’est donc à cette période extrêmement archaïque que je suis renvoyé, en même temps que me revient un souvenir de la veille. Il s’agit du travail que j’ai entrepris depuis deux ans avec une dame d’origine congolaise dont j’ai déjà parlé dans un précédent ouvrage sous le nom d’Estelle ; elle était affligée, disait-elle, d’être possédée par un démon, que nous avions pu parvenir à identifier comme son père, avant de le neutraliser, si ce n’est le « faire sortir » tout à fait. Sa mère (morte il y a dix ans) était aussi présente en elle, comme ange bénéfique veillant sur elle au point de lui dicter presque toute sa conduite dans les actes les plus menus de sa vie quotidienne. Elle m’avait fait part de sa difficulté à se voir dans un miroir, étant venue d’abord me trouver à cause de la dame qui vivait chez elle à sa place et s’occupait de ses enfants à sa place. Autrement dit sa propre image dont elle s’était détachée toute une période, au point de ne plus se reconnaître elle-même. Au moment de mon rêve, cette intruse avait disparu, et elle vivait bon an mal an avec cette référence interne à une maman décédée qui ne cessait de lui parler dans sa tête. Cependant, dans ce moment de nos rencontres elle me disait souvent qu’elle sentait son visage changer. Elle avait retrouvé son image dans le miroir, alors qu’au début elle me disait ne rien y voir. Mais cette image ne lui convenait pas. Elle n’était pas conforme à celle d’une certaine « Godé », représentant dans son futur imaginaire, ce qu’elle souhaitait être : princesse, chirurgien, auteur reconnu, etc., ce qu’on appelle en analyse l’Idéal du moi. Chaque fois qu’elle me parlait ainsi, je l’amenais devant le miroir des toilettes, où nous restions un certain temps à deviser de ce qui nous était donné à voir. La veille de mon rêve, elle m’avait dit, à ce moment là : « c’est en train de changer », en précisant qu’elle sentait les os de son visage se transformer de l’intérieur. C’est exactement ce qui se passe dans mon rêve, comme si j’avais pris la place de cette analysante. L’identification se poursuit jusque dans le problème qui survient alors : quelqu'un veut prendre ma place dans le miroir, comme quelqu'un avait supplanté mon analysante dans sa vie quotidienne, un quelqu'un qui n’était autre que sa propre image. |
||||
|
Vous avez pu lire dans mon rêve les difficultés que j’ai eues à identifier le nom de l’acteur américain qui prêtait son visage à cet usurpateur. Chacune de mes hésitations vaut autant que le nom trouvé en définitive. Patrick Mac Gohan interprétait le rôle titre du « Prisonnier », une série culte des années soixante que j’avais suivie avec passion à la télévision. Lors d’une de ses multiples tentatives d’évasion du « village », le prisonnier est rattrapé par d’énormes ballons blancs qui ne laissent aller que ceux qui connaissent un certain mot de passe, nommément « schizophrénie ». Il est clair que la schizophrénie a à voir avec la perte de l’image du corps, et que cette perte est vraisemblablement quelque chose qui menace tout le monde, même si ça n’arrive qu’à quelques uns. A ceux à qui ça n’arrive pas dans la réalité, ça peut arriver en rêve. Et c’est à cet endroit précis que les paroles de mon analysante m’ont touché. Ensuite, avant que je ne retrouve son nom, me viennent deux rôles tenus au cinéma par Jack Nicholson. D’abord celui d’un retraité qui retrouve un semblant d’utilité en s’occupant de manière épistolaire et financière d’un petit africain (« Monsieur Schmidt »). Une façon comme une autre de se rattraper d’un rôle de père dans lequel il avait failli. Or, l’analysante dont je parle est d’origine africaine, et on peut bien dire qu’en m’occupant d’elle de façon à engendrer d’elle une nouvelle image, je m’en suis occupé comme un père symbolique. Enfin le dernier rôle qui me revient en mémoire est, dans « Shinning », celui du père devenu fou et qui, armé d’une hache, poursuit son fils et sa femme. C’est ce dernier avatar de jack Nicholson qui m’agresse, sachant que c’est toujours une agression de prendre la place de quelqu'un, fusse dans un miroir. Or, dans ce rêve je suis en train de prendre la place de mon analysante, et je ressens ce qu’elle a pu ressentir de se voir dépossédée de son image, et par voie de conséquence, possédée par un démon. Il s’agit certainement de l’exagération du rapport entre un enfant et une mère, lorsque celle-ci, lui voulant sans doute trop de bien, fait tout à la place de son enfant. J’ai déjà indiqué comment mon histoire disposait d’éléments de ce genre. En ce qui me concerne ce n’est peut-être pas que ma mère faisait tout, mais qu’elle en faisait déjà trop par rapport à mon souci de grandir. Vraisemblablement, il en est ainsi chez tout le monde, mais il peut arriver que l’excès pousse au désastre d’un être du coup déserté de lui-même. L’excès dans les deux sens, car il se peut aussi qu’une mère, en ne faisant « rien » entraîne un tel désir du contraire que ce dernier puisse finalement apparaître comme réalisé, soit dans un rêve, soit dans la réalité. |
![]() ![]() ![]() |
|||
|
Lors d‘une séance dans laquelle le démon s’était manifesté en parlant par la bouche d’Estelle en Ingala, sa langue maternelle, j’avais appris son nom, le père, et son méfait : il avait pénétré le corps de sa fille lorsqu’elle avait quatre ans. On mesure toute l’ambiguïté du propos en français, dont je ne doute pas qu’elle était la même en ingala. C’est évidemment Estelle qui m‘avait traduit après coup, parlant de viol sans aucune hésitation. Néanmoins j’étais devant ce fait incontournable : le père était encore dans le corps de sa fille comme démon, tandis que la mère y régnait comme ange, l’un l’autre se disputant la possession totale l’enfant. Le problème ne se situe pas finalement ni dans ce tout, ni dans ce rien, mais dans le face à face de deux personnes qui confine à celui du miroir, entraînant le problème de violente rivalité qui se manifeste dans le portrait de Gabrielle, dans mon rêve, dans la vie de mon analysante, et dans l’axe imaginaire du schéma L. Car le démon père auquel j’ai eu affaire n’était pas le Nom-du-Père, pas le père symbolique, mais, au même titre que la mère, une simple image cherchant à s’imposer dans le miroir de la lutte intérieure portée sur la scène d’une rivalité extérieure. La solution pourrait se présenter dans la brisure de ce face à face, c'est-à-dire dans l’intervention d’un tiers. C’est celle que je tente dans la fin de mon rêve. Comme par hasard nous passons devant Tony Blair, et l’idée de sa puissance comme homme d’état me pousse à faire appel à lui. Hélas, si dans ma vie j’ai pu faire appel à mon père, ou si celui-ci a pu s’interposer a minima, Tony Blair ne peut pas grand-chose pour mon analysante, dont je ressens en moi-même les impasses. Dans le film que j’avais vu, il s’était intelligemment débrouillé pour empêcher que la reine ne compromette définitivement son blason dans une obstination sur une position par trop impopulaire. Ayant su, quelque part, amadouer sa superbe, il était presque devenu son ami. Voilà sans doute le rôle que j’aurais aimé voir mon père tenir afin que ma mère, un jour finisse par m’entendre. Voilà donc ce que je souhaite dans mon rapport à Estelle. Car il y a eu bien des échanges dans lesquels elle m’assimilait à « maman ». Je souhaite donc qu’elle m’entende plutôt qu’elle ne me voie dans notre face à face comme l’image que « maman » lui renvoyait d’elle-même. Mais je n’entends que trop qu’elle ne m’entend guère, d’où mon désir du rêve d’une force tierce qui serait assez puissante pour opérer la coupure. |
||||
|
Je viens de parler d’un face-à-face dans le miroir, mais il se trouve que dans mon rêve, le perturbateur arrive derrière moi. Il se trouve que c’est aussi ce que me raconte Estelle, ainsi que la plupart de ceux qu’il m’a été donné de rencontrer dans le cadre de cette perte d’image. Il se trouve que lorsqu’on fait circuler une image du corps sur une bande de Mœbius écrite comme suit, il faut franchir les trois torsions dans le sens antihoraire pour fabriquer une image correspondant à celle du miroir (ci-contre en pointillés, c'est-à-dire sur l’autre face de la bande par rapport au lecteur que nous sommes) : |
![]() |
|||
|
Si cette image (en pointillés) franchit une seule torsion dans le sens horaire, comme par régression sur le résultat obtenu précédemment, alors l’image apparaît sur la même face que le bonhomme de base auquel nous pouvons nous identifier, sur la face verte. Ce bonhomme a donc le choix, en quelque sorte, entre deux images : l’une virtuelle située en face de lui de l’autre côté de la bande c'est-à-dire dans un miroir, ou une autre qui lui apparaît dans le même espace que le sien c'est-à-dire dans sa réalité. Et elle surgit de dos, un peu comme dans la toile de Magritte : Sauf que mon bonhomme a, en plus, la tête en bas.
|
![]() |
|||
| Mon rêve évoque un désir de coupure à travers mon hésitation sur le nom de l’acteur qui met en scène la schizophrénie, c'est-à-dire la coupure puisque ce mot vient de la schize grecque qui signifie coupure, en proposant le nom de Patrick Mc Gohan. Cette coupure s’offre ensuite entre les deux figures de Jack Nicholson : l’une, père protecteur qui se préoccupe d’un petit africain, assimilable à l’angélique « maman » d’Estelle ; l’autre, père démoniaque qui prétend bien l’opérer, mais au moyen bien réel d’une hache. Voilà les deux faces de la bande Mœbius auxquelles manque la troisième pour faire d’elle une coupure fonctionnelle. Ou en termes de torsion : voilà la torsion de la bande Mœbius qui fait passer l’image virtuelle, de l’autre côté de la bande, au statut d’image réelle, du même côté. Il manque à une telle bande les deux autres torsions qui mettraient le sujet en rapport avec son image virtuelle. Faute de quoi, l’image se balade toute seule dans le réel de la personne, comme la dame qui persécutait Estelle en prenant sa place lorsqu’elle était venue me trouver. | ||||
haut de page ![]() |
||||